Simon R. & Lauric L.
Samedi 12 juillet 2003 :
Lever 7h15 pour Lauric et 9h pour moi, la tête dans
le cul (deux heures de sommeil après une cuite monumentale avec le frère de
Sophie). Taxi jusqu’à l’aéroport et longue attente pour enregistrer, dans
la foule et les migraines. Je suis lamentablement assis parterre, les bras
autour du sac, à comater. Nous embarquons à 12h00. Nous trouvons un avion
plutôt vide et Lauric obtient sa place de choix pour étendre ses longues
jambes : les sièges situés aux sorties de secours mais avec vue sur les toilettes
avec l’odeur en prime. 8 heures de trajet pendant lequel le film américain
« Just married » est passé ainsi qu’un film Bollywood indien, avec
de magnifiques combats de gifles et de mimes frisant le ridicule. C’est vraiment
cul-cul ! C’est cucullywood ! Ce sont nos premières impressions
du cinéma indien : les comédiens accentuent les traits de leur personnage
en utilisant des expressions de visage caricaturales. On croirait que le public
auquel s’adresse ce cinéma est demeuré. Nous arrivons à 00h30 (heure locale)
à Bombay et patientons longuement aux douanes, en discutant avec un couple
de français rencontrés dans l’avion : Marie et Aymeric. Marie, 22 ans,
passe un mois en Inde avec lui puis restera seule à Calcutta pour une mission
humanitaire avec les équipes de Mère Thérésa pendant 6 mois. Elle a plaqué
son boulot pour cette belle aventure et don de soi. Pierre-Jean, un ami de
Lauric qui travaille pour Plastic Omnium en Inde nous attend à la sortie de
l’aéroport avec Mira, son partenaire indien pour les affaires. Lauric bavarde
un moment avec eux pendant que le couple de français et moi-même changeons
nos devises et prépayons un taxi. Nous chargeons nos bagages, rafistolant
le coffre avec une ficelle et partons dans cette vieille bagnole étroite et
bruyante. Nous traversons des quartiers sordides : immeubles vétustes
ou en ruine, bidonvilles, chiens
errants et manquons de tamponner plusieurs voitures qui nous doublent en trombe et en klaxonnant sans cesse. Le chauffeur ne semble pas connaître l’hôtel que nous lui indiquons, ni le lieu où il se trouve. Il doit s’arrêter régulièrement pour demander la route. Nous finissons par arriver au Sea Green Hotel, sur Marine Drive une immense promenade illuminée au bord de la mer. Nous laissons Marie et Aymeric qui poursuive leur chemin en taxi. Nous réveillons le gérant de l’hôtel. Des indiens dorment parterre sur des tapis dans le lobby et les sorties annexes de l’hôtel. Nous nous installons rapidement et sortons pour dîner. Il n’y a rien d’ouvert à proximité, excepté l’hôtel Intercontinental où nous pensons trouver un restaurant. Il est 2h00, il pleut et la mer sombre est agitée. Nous entrons dans l’atmosphère climatisée de cet hôtel de luxe. Dans le hall et le bar, plusieurs groupes d’indiens discutent, sur une musique très lounge. Nous prenons une bière et réussissons à grignoter quelques « tapas » (aubergine, carottes, omelettes, tomates fêta ; viande de bœuf et canard). La clientèle est jeune et bourgeoise. En renversant un verre au sol, Lauric brise la glace avec Moktard, alias Mickey. Nous engageons la conversation avec lui et rapidement il nous présente tous ses amis : Monish, Angeline, son amie… Nous échangeons des sourires, le contact est très chaleureux. A la fermeture du bar, Mickey nous invite à prendre un verre chez Monish. Nous attendons la Mercedes à l’entrée de l’hôtel dans la chaleur moite de la nuit. Il a encore plu car les trottoirs sont trempés. Nous roulons cinq petites minutes et arrivons dans une large rue arborée, près d’une gare de train. Quelques chiens errent aux alentours. Nous entrons dans l’immeuble gardé par un indien qui dormait paisiblement dans le hall d’entrée. Nous nous serrons dans l’ascenseur à sept et commençons notre ascension. Avant le premier étage, l’ascenseur ralentit, s’arrête, puis redescend rapidement pour finalement se stabiliser 40 cm en dessous du rez-de-chaussée. Le gardien alerté et Monish réussissent à ouvrir la grille de l’ascenseur pour laisser sortir les filles un peu affolées ! L’appartement de Monish est spacieux, quelques meubles, tableaux et objets anciens, dont deux impressionnants plateaux de 1 m 50 de diamètre qui servaient à poser les plats dans les palais des Maharadjahs. Ils étaient portés par deux serviteurs. Nous songeons aux somptueux banquets de ces temps anciens. Nous dansons et buvons un moment avec nos hôtes puis prenons congé d’eux. Nous rentrons à pied. Dans les rues, d’innombrables indiens dorment sur les trottoirs sous des toiles en plastique, quelques-uns uns se shootent à l’héroïne ou au crack. En traversant un tas d’immondices, une dizaine de rats déguerpissent. De retour à l’hôtel, nous prenons une douche bien méritée. Nous n’avons pas d’eau et je prépare deux litres avec les pastilles Micropur. Dehors, il pleut des cordes et nous apercevons dans la brume les hauts immeubles de l’autre côte de la baie. Il commence à faire jour. Deux pêcheurs sont dans l’eau et un corbeau va et vient sur notre balcon en croassant. Nous sommes heureux d’être arrivés à Bombay, heureux de découvrir un nouveau pays et d’avoir aussi vite sympathisés avec des indiens. Dodo vers 6h dans la chaleur presque étouffante depuis que nous avons coupé la climatisation trop bruyante.
Dimanche 13 juillet :
Lever 11h30. Mira nous réveille en appelant sur le
portable de Lauric. Nous sommes encore fatigués du voyage et de la nuit agitée
de la veille. Nous avons rendez-vous à 12h30 à l’hôtel. Nous sortons prendre
un café dans le restaurant bar « The Pizzeria » à l’angle de la
rue. Petit coup de fil à ma mère. Il fait chaud mais c’est supportable. En
attendant Mira, nous restons un moment sur la longue promenade de la baie.
La mer est agitée, les voitures klaxonnent sans cesse pour signaler leur présence
aux autres véhicules. Mira arrive vers 13h15 (après avoir laissé un mot à
la réception pour nous signaler son retard). Elle est conduite par un chauffeur
loué pour la journée (8 heures / 80 kms). Nous montons dans la voiture climatisée
et nous dirigeons vers Kala Ghoda situé entre les quartiers du Fort et de
Colaba. Sur le chemin, Mira nous montre la Cour de Justice (High Court) construite
en 1878 dont le style inspire puissance et autorité, l’Université de Bombay,
la Tour de l’horloge et l’immense parc Cross Maiden où jouent au cricket de
jeunes indiens. Nous entrons dans un restaurant indien très moderne et chic :
Cooper et Chimney. Mira commande pour nous de nombreux plats excellents et
typiques : poulet grillé, poulet tikka, nan, roti, paratha. Nous hésitons
à prendre du poisson Bomfret (spécialité de Bombay) mais à la vue du poisson
cru tout vert, nous préférons nous abstenir. Pendant le repas, Mira nous raconte
sa vie. Elle est célibataire : « Je ne veux pas avoir quelqu’un
à ma charge, je préfère avoir le portefeuille bien rempli ! ». Elle
nous explique que l’argent est devenu la première valeur pour les indiens. :
« Sans argent, tu ne vaux rien aux yeux des autres ! ». Elle
est parfois un peu confuse dans ses explications sur son travail mais finit
par nous dire : « Ce que je dis, ce ne sont que des mots, il faut
faire l’expérience pour vraiment comprendre ». Nous n’insistons pas,
même si globalement nous avons compris qu’elle s’occupe d’aider les entreprises
étrangères à exploiter des niches de marché en Inde. Son grand dessein :
développer la présence d’entreprises européennes sur une filière pour contenir
l’expansion américaine. Elle ne semble pas aimer les américains, comme nos
amis indiens de la veille. Cependant, comme elle dit très justement, les premiers
à critiquer les américains sont ceux qui envoient leur fils étudier là-bas !
Dans une autre discussion, elle nous explique que les indiens auraient besoin
d’un « Hitler » pour être plus disciplinés ! Nous sommes très
surpris par ses propos, inconcevables en Europe excepté dans les milieux extrémistes.
Vers 16h00, nous sortons du restaurant, pleins comme des oies. Mira nous propose
de prendre un café dans un autre endroit, tout aussi classe mais vide ;
puis nous rentrons à l’hôtel car Lauric commence à être malade de la turista…
Un imodium et ça repart ! Nous quittons Mira et marchons vers la Porte
des Indes (Gateway of India). Les rues que nous empruntons sont remplies d’étalages
de gadgets pour touristes et nous sommes interpellés à tout bout de champs.
Cela fatigue un peu. Nous visitons un centre commercial de boutiques de mode
aux marques connues. Les boutiques sont étroites, peu mises en valeur et pour
beaucoup fermées. Dans la rue, des jeunes indiens nous proposent de la drogue,
signe que nous nous rapprochons du quartier du port assez mal fréquenté. La
Porte des Indes, construite en 1911 pour commémorer la visite du roi George
V, est un grand monument massif qui ressemble à un arc de triomphe. Il symbolise
la longévité des règles et des lois établies par l’empire Britannique. Ici,
nous trouvons une foule d’indiens qui se promènent, mendient ou jouent avec
d’énormes ballons en forme de marteau ou de bouteille. Nous nous sentons observés
car rares sont les occidentaux se promenant ici. Nous éprouvons l’étrange
sensation d’être noyés dans une foule intriguée par notre présence. Nous entrons
dans le plus bel hôtel de Bombay : Taj Mahal qui donne sur la Porte des
Indes. Nous changeons radicalement d’ambiance dans l’atmosphère coloniale
et feutrée de ce palace : piscine intérieure, boutiques de luxe, escaliers
majestueux. Nous retournons vers le centre, nous arrêtons au cinéma pour connaître
les horaires et une forte pluie s’abat sur la ville. Nous attendons une dizaine
de minutes avec d'autres indiens pris au piège. Nous observons une clocharde
boitant au milieu du carrefour, trempée jusqu’aux os et à moitié consciente.
Son pied semble rongé par la lèpre, son regard est vide et sa démarche hésitante,
presque agonisante ! Nous continuons notre chemin sous la pluie, en direction
du quartier du Fort. Nous passons par la fontaine Flora, construite en 1869
en l’honneur du Gouverneur de Bombay qui démantela le fort et entreprit des
travaux pour moderniser Bombay. Aux environs, les rues sont arborées, les
trottoirs jonchés de détritus ou en construction. Les immeubles sont noirs
de saleté, parfois bâchés pour une rénovation incertaine. Nous apercevons
cependant quelques beaux immeubles, vestiges de l’époque coloniale. Des chiens
errent, des cyclistes, motos et voitures circulent sans discontinuer tandis
que des enfants jouent au cricket au milieu de la rue, mettant une animation
sympathique dans l’insalubrité environnante. Nous marchons jusqu’au Cercle
Horniman, un jardin entouré d’immeubles aménagé sur des anciennes plantations
de coton. Dans ce jardin, sous l’arbre Banian (figuier de l’Inde à nombreuses
racines verticales et aériennes) se déroulèrent les premières transactions
de la bourse de Bombay. Nous y trouvons de nombreuses plantes exotiques desquelles
nous croyons voir de la fumée s’évaporer tant le jardin est humide. Au centre
du jardin se trouve un plan d’eau surmonté d’une structure métallique moderne
en forme de lianes. Nous décidons d’aller voir la plage de Chowpatty Beach
située au nord de la baie où se trouve notre hôtel. Un taxi nous conduit jusqu’à
la plage de sable où sont assis et joue une foule d’indiens. Quelques manèges
archaïques (roues et balançoires) amusent les enfants. Des échoppes éclairées
proposent des beignets, glaces… on se croirait à la fête foraine. Nous marchons
jusqu’à la mer. Sur notre passage, les Indiens nous observent curieusement,
sans discrétion. Arrivés au bord de l’eau, nous restons stupéfaits par l’étendue
des détritus qui jonchent la plage sur une largeur de 20 mètres. C’est triste.
La plage est une poubelle ! Quelques indiens se baignent au loin, derrière
ce paysage de plastique terne. Nous poursuivons notre route vers Malabar Hill,
plus au nord. Nous entrons dans un magasin de tissus et de vêtements populaires.
J’essaie un pantalon en coton léger, tellement fin et rigide qu’il semble
être en plastique ! La taille est extrêmement large et l’impression de
porter du plastique me désole mais nous fait beaucoup rire. En sortant du
magasin, nous apercevons un éléphant, malmené par les voitures qui grouillent
autour. Je le suis pour le shooter avec mon appareil mais une fois arrivé
en face, l’Indien sur l’éléphant me demande de l’argent. J’abandonne par principe.
Nous longeons le bord de mer. Des ruelles sombres et peu engageantes montent
vers la colline de Malabar. Nous décidons de repousser à un autre jour la
visite de Malabar Hill et prenons une route plus animée vers le nord. Un peu
plus loin, des étals de fleurs et copeaux de bois qui servent d’offrandes
aux dieux entourent une grande porte qui donne sur une ruelle piétonne. Nous
l’empruntons et découvrons avec satisfaction un quartier typique et calme :
belles bâtisses sculptées aux larges balcons envahis par le linge qui sèche.
Nous gravissons des escaliers faiblement éclairés et apercevons au loin un
nuage de fumée d’encens. Un homme à moitié nu avec une longue barbe semble
nous attendre assis sur un tabouret, dans une grande salle angulaire à mi-chemin
des escaliers. Des dessins et peintures de divinités décorent les murs et
quelques lits sont posés dans l’angle. L’homme, certainement Sikh nous salue
et nous respirons à plein nez l’encens. L’instant est magique et irréel. Lauric
s’exclame : « Ca, c’est l’Inde ! ». Nous poursuivons notre
ascension laissant l’étrange individu dans sa torpeur et arrivons au temple
Babulnath Mandir. Nous posons nos chaussures dans des casiers et entrons dans
le temple en pleine cérémonie. Des gongs retentissent, de l’encens brûle et
une cinquantaine de personnes s’agglutine à l’entrée de la pièce centrale
du temple, sous la haute tour sculptée et décorée. Ils chantent, lèvent les
bras et entrent à tour de rôle dans la pièce où nous distinguons un personnage
au visage d’éléphant, le dieu Ganesh. A l’extérieur, des indiens déposent
des offrandes sur des statues du même dieu. Nous observons un moment sans
mot dire. La prière collective est rythmée au son des cloches. C’est étrange,
mais reposant. Nous quittons le temple et prenons un taxi jusqu’à l’hôtel
pour dîner au restaurant « The Pizzeria » mais c’est complet. Nous
rencontrons Yann (professeur) et Charles (chercheur), un couple français de
Toulouse. Nous dînons ensemble dans un restaurant chinois à proximité. Nous
discutons de la spiritualité et du matérialisme des peuples orientaux et occidentaux.
Charles semble très impliqué dans la recherche de la Vérité, de l’expérience
difficile de la connaissance de soi et de l’autre. Il regrette que son maître
spirituel indien ne soit pas en Inde en ce moment. Ils nous racontent leur
vie à Oxford. En Inde, ils ont l’intention de partir à la campagne pour vivre
simplement comme les locaux. Nous rentrons à l’hôtel, un peu fatigué par cette
journée et la discussion mystique. Je sus en écrivant ces lignes tant il fait
chaud. La mer est noire au loin dans la Back Bay de Bombay. Dodo 1h15.
Lundi 14 juillet :
Lever 11h00. Petit-déjeuner dans un café branché Mocha
où de jeunes indiens argentés fument le narguilé (cookie, gaufre, café et
thé). Une pluie torrentielle s’abat sur la ville nous coinçant un moment dans
le café. Les jeunes indiennes sont très jolies. Après une accalmie, nous nous
dirigeons vers l’office du tourisme pour obtenir un plan et des contacts dans
le milieu de la mode et du cinéma. L’accueil y est plutôt froid mais nous
obtenons quelques photocopies utiles, notamment les adresses des agences de
mannequins et une carte à peine plus détaillée que celles de nos guides. Nous
essayons un autre centre d’information touristique. Cette fois, l’hôtesse
nous accueille très gentiment mais ne comprend pas que la carte qu’elle nous
offre, sans index des rues, ne nous permet pas de rechercher précisément des
adresses. Décidés à acheter une vraie carte, nous allons dans la librairie
Oxford, proche du quartier des collèges en économie et commerce. Mais encore
rien de satisfaisant car nous trouvons soit des cartes très partielles, soit
un livre de cartes ultra détaillées. Nous prenons un verre dans le café de
la librairie où quelques indiennes un peu jeunes nous observent. L’ambiance
est agréable et le décor moderne. Nous poursuivons notre balade dans le centre,
à la recherche d’un cybercafé, en nous arrêtant parfois dans des magasins
de disques. Après s’être perdus dans les souterrains d’une gare de train bondée,
nous trouvons un cybercafé de 10 m² avec 6 ordinateurs. La connexion est très
lente et la chaleur suffocante dans ce local exigu. Il nous est impossible
de localiser les adresses d’agences dont nous disposons. Nous abandonnons
nos recherches et prenons un taxi jusqu’au consulat de France situé à Breach
Candy au nord, espérant qu’une fête y serait organisée pour le 14 juillet,
comme dans tous les consulats et ambassades françaises du monde entier !
Nous arrivons vers 17h au consulat, gardé pas un indien en tenue militaire,
allongé sur une table et en pleine sieste. Nous le réveillons pour apprendre
que le consulat est fermé pour fête nationale. Heureusement, il nous signale
qu’une réception est donnée à l’hôtel Taj Mahal à partir de 18h00. Cela nous
laisse le temps de nous promener dans le quartier et prendre quelques photos
du bord de mer sous la brume. La mer agitée est sombre. Le rivage de roche
noire et les immeubles élevés offrent un paysage plutôt triste. Nous prenons
un taxi jusqu’à l’hôtel pour nous changer et repartons immédiatement vers
le Taj Mahal. Il est 18h30 lorsque nous arrivons aux splendides salons. Un
groupe de jazz joue une musique douce et les serveurs omniprésents nous sustentent
à loisir. Nous rencontrons Clément, attaché de presse pour le consulat. Il
nous présente sa femme indienne et d’autres invités. Nous passons une soirée
très conviviale, à déguster les nombreux plats (canapés, fromages français,
spécialités indiennes), à boire du bon vin et discuter avec des indiens, français
et même des anglais. Nous obtenons des adresses et conseils utiles pour le
voyage ainsi que des témoignages intéressants sur leurs expériences des affaires
en Inde. Dans une discussion avec Clément, nous apprenons que les Indiens
ont encore de nombreux tabous sexuels : « l’Indien est un frustré ! »
du fait des mariages arrangés et de l’obligation pour la future femme d’être
encore vierge. Il en veut pour preuve le succès des films Bollywood, très
romantiques et servant probablement d’exutoires. Le consul de France prononce
un discours sur les droits de l’homme, suivi de celui de son homologue indien.
Les deux hymnes nationaux sont joués et un sentiment patriotique nous envahit.
En fin de soirée, la femme du consul nous aborde, un verre de whisky à la
main, ivre mais très affable. Vers minuit, nous quittons les lieux quasiment
vides et rentrons en taxi jusqu’à l’hôtel. Dodo 1h30.
Mardi 15 juillet :
Lever 10h00. Il fait chaud et un beau soleil illumine
la baie. Petit-déjeuner dans une boulangerie à côté de l’hôtel. Une ravissante
indienne nous sert du café et des pâtisseries (apple pie, cookie et donuts).
Aujourd’hui, nous décidons de découvrir les studios de cinéma Bollywood, avec
comme objectif principal d’obtenir un rôle dans un film !… Nous marchons
jusqu’à la gare du métro et achetons nos billets à 8.5 Rs, terminus Borivali
(station la plus proche de Bollywood d’après l’hôtesse de l’office du tourisme).
Nous montons dans le premier wagon lorsqu’un indien nous arrête et nous fait
remarquer que ce wagon est réservé exclusivement aux femmes. Il nous conduit
plus loin à un wagon pour les hommes. Le compartiment est très rudimentaire :
bancs en bois inconfortables, portes béantes donnant la voie et ventilateurs.
Nous roulons une bonne heure, regardant défiler le paysage : bidons villes
à perte de vue parfois inondés par la mousson, immeubles en ruine, ferme de
vaches noires. Il fait de plus en plus chaud car à chaque nouvel arrêt, de
nombreux indiens montent, nous compressant encore davantage. Parfois nous
croisons d’autres trains également bondés, avec une dizaine de personnes serrées
aux ouvertures qui nous regardent curieusement. La sortie des passagers se
fait généralement dans un mouvement de panique, comme si le train allait repartir
immédiatement. Nous arrivons au terminus et demandons à plusieurs personnes
où se trouve Bollywood. Je ne semble pas avoir bien compris que Bollywood
n’est pas une ville ou un quartier à part entière mais la somme de nombreux
studios disséminés dans différents quartiers. Nous devons donc rebrousser
chemin pour aller au studio le plus proche : Film city. Nous reprenons
le train pendant trois arrêts jusqu’à Goregaon. Sur place, nous prenons un
rickshaw (taxi à 3 roues avec un moteur de scooter) pendant un long moment
à travers la ville puis jusqu’à la campagne où sont construits les studios
Film city. Nous passons une première porte puis nous arrêtons à une seconde
fermée par une barrière et bien gardée. La négociation commence avec les gardiens
car l’accès aux studios est réservé aux professionnels ayant une autorisation.
Nous leur montrons notre book de photos en leur expliquant que nous sommes
des acteurs français à la recherche d’un producteur ou responsable de casting.
Ils acceptent de nous laisser entrer et nous recommandent une personne, Nittim.
Des décors sont entreposés ça et là sur l’herbe, plusieurs immenses hangars
peu entretenus sont disséminés sur la colline, des ouvriers, femmes de ménage
et cuisiniers travaillent. Nous rencontrons le producteur dans une pièce à
peine aménagée, avec son assistant et une demi-douzaine d’indiens affairés
sur des ordinateurs. Le producteur ne semble rien avoir à nous proposer dans
l’immédiat et les trois mois à venir. Par contre, il nous donne quelques contacts
à prospecter. Nous le remercions et continuons notre visite. Nous arrivons
sur un plateau de tournage dont le décor est une rue en plein air et une entrée
d’immeuble. Des enfants sautillent et jouent dans la rue sous la pluie artificielle,
des passants à pied ou en vélo déambulent tandis que l’actrice principale
entre dans l’immeuble. La scène est interrompue par le passage inattendu de
cinq femmes de ménage, visiblement peu concernée par la scène. Il règne une
impression de désordre, accentué par les cris incessants du metteur en scène
dans son porte-voix. Nous reprenons un rickshaw jusqu’à un autre studio en
pleine ville. Nous parvenons de nouveau à convaincre les gardiens de nous
laisser passer et interrogeons plusieurs assistants de producteurs pour des
séries télévisées et courts métrages. Il n’y a rien dans l’immédiat et pas
avant un ou deux mois. Nous reprenons un rickshaw pour un troisième et dernier
studio. Pour une raison que nous ignorons, le rickshaw nous laisse en chemin,
refusant d’aller plus loin. Nous terminons notre course à pied et arrivons
au studio. Nous y rencontrons une jeune indienne : elle nous demande
de lui envoyer par email notre CV et photos car ils recherchent des comédiens
occidentaux pour un tournage de film qui démarre en octobre jusqu’en février
2004. Lauric lui demande son nom mais elle répond : « It’s embarassing ».
Dans le cadre de relations professionnelles, c’est tout de même étonnant !
Nous rentrons à l’hôtel, épuisés après une longue marche, une course en rickshaw
dans les embouteillages et encore du train. Nous sommes un peu déçus mais
conscients qu’il faut rester plus longtemps sur place pour décrocher un rôle.
Par ailleurs, le type occidental ne semble pas être très recherché. Nous oublions
ce projet, heureux cependant d’avoir pu découvrir l’envers du cinéma indien.
Il est 18h00, une courte mais forte pluie s’abat sur nous. Nous n’avons toujours
rien mangé depuis ce matin. Nous dînons au restaurant « The pizzeria »
où nous rencontrons une suédoise et un belge en fin de voyage. Ils nous confirment
que le Kerala, la région du sud-ouest est sous la pluie. Nous les quittons
et allons nous délasser au cinéma où se joue en anglais « Charly’s Angels ».
Les places sont numérotées. A l’écran, certaines publicités sont passées deux
fois à la suite et le projectionniste doit régler de haut en bas le faisceau
lumineux car l’écran est trop étroit pour contenir toutes les inscriptions
publicitaires. Avant le film, l’hymne national est joué et tous les spectateurs
se lèvent face au drapeau à l’écran ! Le film, avec entracte, est très
divertissant. Ce film américain nous est si familier qu’il nous procure l’apaisante
sensation d’être en France ou ailleurs qu’à Bombay. Nous rentrons à pied,
dans la réalité brutale de l’Inde. Dodo 1h30.
Mercredi 16 juillet :
Lever 9h30. Petit-déjeuner à la même boulangerie que
la veille. Nous prenons un taxi jusqu’au consulat de France où une vingtaine
d’indiens fait la queue dans l’escalier pour obtenir un visa. Nous prenons
un café en attendant notre rendez-vous avec le responsable de la mission économique
(ex - poste d’expansion économique) et ses adjoints. Après cet entretien,
nous retrouvons Clément, l’attaché de presse rencontré le soir du 14 juillet.
Il nous conseille un itinéraire dans la région du Tamil Nadu située dans le
sud-est et encore épargnée par la mousson. Nous discutons un moment puis allons
déjeuner dans un excellent restaurant indien Nourani recommandé par Clément
(Chicken tikka masala). Nous flânons dans un centre commercial aux grandes
marques et allons prendre un verre dans un bar lounge Nosh très tendance.
Nous prenons ensuite un taxi jusqu’à la très belle mosquée Haji Ali construite
sur une île à 500 mètres du rivage. La digue qui relie ce lieu insolite à
la terre est submergée par les vagues. La mosquée, ouverte deux mois par an,
semble sortir des flots. Bhim, le conducteur du taxi, nous propose de visiter
la maison où vécut Mahatma Gandhi de 1917 à 1934. Nous acceptons et roulons
jusqu’à la maison où de nombreuses photos, lettres (dont une adressée à Hitler)
et maquettes reconstituant sa vie politique sont exposées. Nous reprenons
le taxi jusqu’au Jehangir Art Gallery et National Gallery of Modern Art :
peintures très intéressantes d’artistes indiens. Mère Thérésa est à l’honneur
sur de nombreuses toiles, ainsi que le thème de la pauvreté. Pendant la visite,
Lauric rencontre Charlotte, une anglaise de Brighton en voyage depuis 9 mois
en Asie et presque rachitique : elle a chopé la malaria en Thaïlande.
Nous discutons autour d’un verre à l’étage du café Léopold. Elle nous dit
notamment qu’elle a été surprise de rencontrer autant de français hippies
jouant au ping-pong sur les plages de Goa ! Drôle de cliché. Nous rentrons
à l’hôtel, après quelques achats sur le chemin (pantalon en coton pour moi
à 120 Rs). Après une courte sieste, nous prenons un taxi jusqu’à la discothèque
Velocity. Une soirée privée y est organisée pour célébrer le lancement de
la chaîne TV de mode « Trendz » dans le cadre de la semaine de la
mode à Bombay. A l’entrée, nous montrons la carte de visite de Clément (sur
ses conseils) et passons le premier contrôle. A l’étage, même discours et
l’organisatrice nous laisse passer avec de grands sourires. Il est 21h30 lorsque
nous entrons dans le cercle très fermé de la mode. Des caméras pointent sur
la scène au fond de la salle, des écrans géants diffusent des défilés de mode.
A l’étage, les mannequins se préparent pour le spectacle. Nous revoyons quelques
français (rencontrés à la fête du 14 juillet) : Benoît (risk manager
au Crédit Lyonnais), Yuri (un négociateur de diamants), Vincent et David (en
vacances chez leur père). Yuri est surpris de nous voir : « vous
êtes dans les meilleurs plans de Bombay et en 3 jours seulement ! ».
Clément nous rejoint un peu plus tard avec son épouse, admirative : « comment
avez-vous fait pour entrer ? Vous n’avez peur de rien ! ».
L’alcool est à volonté, des serveurs circulent toute la nuit avec des plateaux
de brochettes et beignets succulents. Pendant une heure, nous regardons le
défilé de mode et les danseurs, puis la discothèque reprend avec une musique
techno excellente. La clientèle est majoritairement masculine, malgré une
forte densité de ravissantes indiennes, certainement mannequins. Beaucoup
d’entre elles sont accompagnées ou indifférentes à nos regards. Vers 1h30,
la soirée s’achève et nous prenons un taxi avec Vincent jusqu’à la discothèque
Insomnia dans l’hôtel Taj Mahal. Nous apprenons que la discothèque ferme dans
une heure. Nous préférons discuter un moment dans le hall climatisé de l’hôtel
puis rentrons en taxi à l’hôtel. Lauric songe à rester plus longtemps à Bombay
tant nous commençons à connaître du monde. Dodo 3h15.
Jeudi 17 juillet :
Lever 12h30. Déjeuner dans un restaurant indien végétarien
de qualité (kebab de champignon, paneer au fromage). Il fait beau mais le
soleil est voilé par les nuages blancs. Nous prenons un café au Mocha. En
sortant du café, Lauric négocie l’achat d’un parapluie en convainquant le
vendeur de faire chuter son prix de 50%. Quel talent ! Nous prenons un
taxi jusqu’au « Famous studio », immeuble regroupant une vingtaine
de studios publicitaires, situé au nord. Nous entrons dans quatre de ces studios
pour leur montrer nos books et leur demander s’ils recherchent des « french
models ». Ils n’ont rien à nous proposer excepté des emails où envoyer
4-5 photos et des téléphones à appeler. Nous réalisons que la semaine de la
mode aurait été une excellente opportunité si nous avions démarché ces studios
et agences de modèles au moins une semaine avant. La production d’une publicité
ou l’organisation d’un défilé prend du temps et le nôtre est compté. Nous
comprenons bien qu’il faille plus de temps sur place pour avoir une chance
d’être sollicité. Nous allons prendre une boisson dans le bar du rez-de-chaussée
de l’immeuble, passons quelques coups de fil en vain et décidons de mettre
un terme à nos démarches. Cette idée, un peu folle, d’être modèle ou acteur
à Bombay nous a permis de découvrir le milieu et nous donne envie d’essayer
en France. Nous prenons un taxi, coincé dans les embouteillages. L’air est
très pollué. Il nous semble quitter le quartier de la Défense avec ses immeubles
de bureaux, et emprunter l’avenue de la Grande Armée, direction le centre
de Paris. Ne rêvons pas ! Nous arrivons à l’entrée du temple Jain sur
Malabar Hill. Il est en pleine rénovation mais la visite est agréable et reposante.
Les murs sont recouverts de peintures très colorées retraçant la vie du premier
des 24 Tirthankara (constructeur du gué ou chef spirituel), Adinath. Le Jaïnisme
est une religion du VIe siècle avant l’ère chrétienne. L’idole Ganesh est
omniprésente. Nous marchons ensuite jusqu’au Banganga tank : immense
bassin d’eau entouré de marches où s’effectuent les prières et ablutions.
Le quartier environnant semble très ancien et préservé du tourisme. Nous apercevons
quelques vieilles maisons entre les immeubles délabrés. Plus bas, les bidons-villes
ont conquis l’espace jusqu’à la mer. Des enfants jouent au cricket dans une
petite cour, du linge sèche sur des tréteaux. Il règne une atmosphère de labeur
et de misère. Nous nous faufilons dans d’étroits passages à travers le dédale
des habitations. Quelques regards furtifs à travers les portes et fenêtres
ouvertes nous semblent être une intrusion malveillante dans l’intimité de
ces gens : chambres obscures et confinées, couloirs humides, pièces remplies
de linges où des indiens repassent inlassablement. Une impression gênante
de voyeurisme nous envahit et notre présence même, dans ces lieux d’extrême
pauvreté, nous semble irréelle. Nous avons la troublante sensation
de terminer un voyage dont l’ultime étape est le spectacle désolant
de la condition humaine des plus démunis de la planète. Nous restons quelques
instants à regarder le bord de mer et les toits des maisons de fortune faites
de tôles et de plastiques. Quel sinistre endroit… Nous poursuivons notre route
jusqu’aux jardins suspendus puis redescendons à travers la forêt jusqu’à Chowpatty
beach. Sur le chemin, quelques enfants sortent d’une tente, posée sur la terre
humide. Nous imaginons un instant l’inconfort à vivre dans l’humidité de cette
forêt et frémissons. Nous prenons un taxi jusqu’au café de la librairie Oxford
et y dégustons un brownie avec un café chaud. Notre espoir de rencontrer quelques
charmantes indiennes s’envole. Il n’y a presque personne. Nous achetons des
cartes postales représentant les affiches des célèbres films de Bollywood
puis rentrons à l’hôtel nous reposer. Vers 21h00, nous rejoignons au restaurant
Samrat, Sandrine stagiaire en Sourcing et deux français stagiaires en informatique,
tous trois rencontrés au 14 juillet. Nous nous calmons sur la nourriture indienne
car une petite diarrhée nous a incommodés ce matin. Le dîner est très sympathique,
nous échangeons nos courtes expériences en Inde. Nous allons ensuite à la
discothèque Athéna dans le quartier de Colaba. Malheureusement, en raison
de la semaine de la mode, la soirée est privée. Même en présentant, sans scrupule,
la carte de visite de Clément de l’ambassade de France, ils ne nous laissent
pas entrer. Nous nous rabattons sur la discothèque de l’hôtel Taj Mahal, l’Insomnia.
Cette fois ci, un des français n’a pas la tenue vestimentaire exigée :
il est en tong ! Nous finissons au bar lounge Nosh, quasiment vide. Nous
prenons une bière et rentrons à l’hôtel vers 1h00, en se trompant de route.
Les chiens errants sont excités ce soir. Ils aboient et se querellent entre
eux. Un enfant nous accoste en réclamant avec insistance 10 Rs. C’est à croire
qu’il veut « jouer » avec nous pour savoir jusqu’où nous pouvons
rester calmes. Ses mains qui s’agrippent à nos bras ou frôlent nos poches
procurent une sensation très désagréable. La tension et l’attention montent !
Il faut en finir et je crois que mon regard le dissuade de poursuivre, à moins
qu’il ait fini de « jouer » de lui-même. Les gens dorment dans la
rue sur des tables, sur les étroits rebords de fenêtres ou à même le sol.
Nous baissons la voix au passage pour ne pas les déranger. De retour à l’hôtel,
comme pour oublier le spectacle désolant des rues de Bombay, nous rêvons de
nouvelles idées de business (Ganesh et ses produits dérivés, Ganesh world,
Ganesh bar, jouets Ganesh, cartes postales de Bollywood, artisanat, sourcing…).
Dodo vers 3h00.
Lever 11h00. Nous plions nos bagages, réglons la note
et quittons le Sea Green Hotel. Nous nous renseignons sur les tarifs du pressing
à côté et allons gaiement à l’hôtel Ambassador (4 étoiles) situé à 50 mètres.
Lauric chargera 2 nuits en frais de prospection.
Nous nous installons confortablement dans la chambre
spacieuse, climatisée et silencieuse. Quel bonheur pour les deux nuits suivantes !
La faim nous taraude et nous retournons à la boulangerie habituelle (strudel,
cookie, donut, palmier et café). N’ayant pas de table pour s’asseoir, nous
allons sur le bord de mer déguster nos pâtisseries. Il fait beau et chaud.
Un léger vent souffle, la mer est toujours très agitée. Nous décidons d’aller
nous baigner à la piscine réservée aux étrangers de Breach Candy et repassons
à l’hôtel chercher nos maillots. Au passage, nous consultons Internet dans
l’hôtel pour connaître les tarifs d’un billet d’avion pour Madras. Nous préférons
nous occuper des billets tout de suite et marchons plus d’une heure avant
de trouver l’agence de Jet Airways. Les Indiens indiquent encore de mauvaises
directions plutôt que de nous avouer qu’ils ne savent pas ! Nos billets
en poche (230€ à deux), nous prenons un taxi jusqu’à la piscine. Malheureusement,
il faut être préalablement invité pour y accéder. Déçus, nous déambulons dans
le quartier, entrant dans quelques magasins pour y acheter des statues de
Ganesh et des stylos pour les enfants mendiants. Nous cherchons en vain le
centre commercial Kemp’s corner et prenons finalement un taxi pour faire une
rapide visite du quartier rouge malfamé. Sur la route très encombrée, nous
sommes les spectateurs des bas-fonds de Bombay : immeubles en ruine,
travailleurs de misère récupérant des cartons et des tôles de fer rouillées
revendus au poids, éboueurs ramassant les déchets en putréfaction avec des
plateaux creux, prostituées au pas de leur rideau donnant sur une minuscule
pièce… Les regards sont plus méfiants et durs qu’ailleurs. Des rues traverses
montrent une grande misère et des conditions de vie insalubres, dans la boue. Nous continuons notre chemin
jusqu’à la très belle Station Victoria de style colonial puis arrivons au
restaurant Léopold à Colaba. Il est 19h00. Nous dévorons notre repas puis
rentrons à l’hôtel nous reposer. L’hôtel Ambassador est un havre de paix nous
faisant oublier pour une heure les images fortes du quartier rouge de Bombay.
Mickey, l’Indien rencontré samedi dernier à l’hôtel Intercontinental doit
nous contacter pour sortir ce soir. Vers 23h00, nous nous donnons rendez-vous
au bar Busaba à côté du restaurant-bar Indigo dans le quartier de Colaba.
Arrivés en avance dans le bar encore vide, nous allons prendre une bière à
l’Indigo, lieu très branché où les riches indiens se retrouvent avant de sortir
en discothèque. Les Indiennes nous regardent furtivement une première fois
puis nous ignorent ensuite. Nous retournons au bar Busaba où Mickey nous accueille
à bras ouverts. Il nous présente ses amis, Nissim, un autre ami qui vit à
Colombo, Caroline et son amie. Mickey nous offre généreusement de nombreux
verres. Nous discutons et dansons sur une excellente musique techno. A tour
de rôle, Mickey et ses amis s’absentent régulièrement pour sniffer de la coke
aux toilettes ou préparer des cigarettes à la coke. Une bonne heure s’écoule,
d’autres amis nous rejoignent puis nous quittons le bar par une porte à l’arrière.
Nous montons dans la voiture de Nissim, direction la discothèque Velocity.
Le CD de techno (X-Tracks) saute toutes les 5 secondes tant la route est défoncée
sur le chemin. La soirée est privée et Mickey négocie notre entrée avec les
organisateurs. La salle est déjà bien remplie : les mannequins et la
jet-set de tout le pays sont ici pour la semaine de la mode. Nous suivons
nos amis au premier étage, dans une salle plus intime et dansons pendant deux
bonnes heures sur des tubes des années 80-90. Mickey ne cesse de nous offrir
à boire : bières, irish coffee et autres cocktails délicieux. Nous nous
croyons un moment dans le film « La vérité si je mens » : Mickey
(le riche), le grand qui a une maison à Grasse (Vincent Elbaz), le grand en
noir qui vit à Colombo (Bruno Soleau), Nissim, le meilleur ami de Mickey (Garcia)
et nous dans la peau de Richard Anconina. Les Indiennes se déchaînent mais
ne se laissent pas approcher. Mickey me confirme qu’il est très difficile
d’en séduire une. Il faut être indien ou présenté. Nous terminons la soirée
dans la grande salle (excellente techno acid et rap). Je me fait draguer par
un designer de mode qui me propose d’être modèle pour ses créations. Les Indiens
sont curieux et souriants lorsqu’ils nous voient danser à leur côté. Les Indiennes
sont toutes magnifiques mais inabordables. Mickey et ses amis s’en vont puis
nous rentrons à la fermeture vers 4h00. Taxi jusqu’à l’hôtel et dodo vers
5h00. Un bourdonnement dans les oreilles accompagne notre sommeil.
Samedi 19 juillet :
Lever 10h pour moi, la tête encore dans le cul. Je
descends au restaurant pour déjeuner et récupérer des pâtisseries. Dodo jusqu’à
12h puis petit-déjeuner dans la chambre. Il fait beau ! Nous montons
au jardin du dernier étage (14ème) pour contempler la vue panoramique
de Bombay. Il est impossible de prendre une photo à cet étage tant l’humidité
dégagée par les plantes est forte. Les lentilles sont instantanément recouvertes
de buée. Nous quittons l’hôtel et prenons un taxi jusqu’au marché Crawford.
Un indien « assermenté pour accompagner les touristes » nous fait
la visite commerciale du marché : « vous voulez voir de la soie,
des montres, des épices, des animaux, des fruits et légumes ? Je connais
un bon vendeur, suivez-moi ! » et il nous conduit auprès de ses amis.
Nous essayons plusieurs fois de le semer mais en vain. Nous sortons du marché
et nous dirigeons à grands pas vers une rue remplie de marchands de fleurs.
Le guide nous suit encore. Nous nous laissons conduire dans un immense marché
de tissus couvert. Une centaine de vendeurs sont assis sur d’épaisses piles
de tissus multicolores. L’étroitesse des allées et la similitude des produits
vendus dans tous les stands nous font penser à un labyrinthe monotone et interminable.
Nous sortons du marché et suivons notre guide à l’étage d’une boutique de
soie, chez un des ses amis. La négociation est rude. Nous voyant partir, le
vendeur perd progressivement son calme et jusque dans l’escalier, nous l’entendons
encore nous crier « quel est votre prix ? ». Je ressens un
léger malaise après cette scène probablement voulue par le vendeur pour me
faire hésiter. Cependant, nous avons pu nous débarrasser définitivement de
notre guide. Nous prenons un taxi jusqu’au bazar Chor, quartier dont les rues
ont chacune une spécialité : la rue des moteurs, la rue des pièces détachées
de voitures et celle des scooters, la rue des outils, des ressorts, des bidets,
de l’antiquité… On trouve de tout ou presque. Nous découvrons même la rue
des klaxons et nous exclamons, dépités : « c’est donc ici que
viennent tous les conducteurs de taxi, ces obsédés du klaxon qu’ils actionnent
sans cesse ni raison apparente, juste pour signaler leur présence ».
Ne voyant aucun restaurant convenable près du bazar, nous prenons un taxi
jusqu’à Colaba et déjeunons au café Mondegar (hamburger). Nous passons ensuite
une bonne heure dans un magasin de disque Rythme house et achetons quelques
CD (Ravi Shankar pour moi, Lounge music et musiques de film Bollywood pour
Lauric). Nous retirons du cash en prévision de notre voyage dans le Sud et
allons goûter au « Big Mac » indien : le Maharaja Mac Burger
au poulet épicé au curry. C’est assez moyen, la viande est sans goût. Nous
rentrons à l’hôtel, surfons un moment pour trouver un hôtel au bord de la
plage entre Madras et Mamallapuram et nous reposons en attendant que la soirée
se précise avec Mickey. Il finit par nous appeler et nous donne rendez-vous
à la discothèque Mikanos. Nous prenons un taxi en direction du quartier Juhu,
au nord. Le taxi nous fait encore le coup de prétendre savoir où se trouve
le lieu, alors qu’il s’arrête 10 minutes après pour demander son chemin. Après
plusieurs arrêts et fausses routes, nous arrivons dans un immense hangar désaffecté.
Nous marchons jusqu’à la discothèque underground logée dans un hangar. Mickey,
Nissim, Rachel, une américaine et son ami Indien nous accueillent. Ces derniers
vont ouvrir un bar en septembre dans le quartier Bandra. Nous sommes les seuls
européens ici. L’ambiance est à la fête mais la musique est médiocre :
titres remixés des films Bollywood. Les Indiens sont survoltés lorsqu’ils
entendent leurs tubes préférés. Nous assistons à plusieurs spectacle sur scène :
une indienne pulpeuse très excitée, une excellente danseuse brésilienne à
qui il manque une dent et un indien déguisé en femme. Les Indiens nous regardent
avec méfiance et nous ressentons une petite animosité. Un Indien nargue même
Lauric en se plaçant devant lui au contact, de dos et les bras croisés. L’Indien
résiste aux légères poussées de Lauric et se replace, jusqu’à ce que Lauric
abandonne le stupide jeu. Pendant ce temps, je discute avec Mickey de sa famille
et son passé. Il est d’origine iranienne, a grandi en Inde et a vécu 4 ans
aux USA après ses études. Il ne garde pas un bon souvenir des américains.
Ensuite, il a créé une entreprise de joaillerie avec ses cousins. Il a deux
frères et une sœur. L’un d’eux et sa sœur vivent aux USA. Il nous quitte vers
2h30 pour rejoindre son amie qui l’attend dehors. Mickey nous confie qu’elle
se méfie de nous depuis le premier et unique soir où nous nous sommes rencontrés.
Cela nous surprend à moitié connaissant Mickey et ses penchants pour la fête
et la défonce. Elle voit sans doute d’un mauvais œil la jovialité naturelle
de Mickey envers les gens, par peur de perdre un jour l’attention que Mickey
lui réserve. Nous rentrons peu de temps après lui, à la fermeture de la discothèque.
Les Indiennes sont vraiment peu attirées par notre physique, c’est à peine
si elles nous regardent ! De retour à l’hôtel, nous prenons un léger
repas et discutons business (TV Bollywood sur le câble en France retransmettant
des films et des défilés de la chaîne Trendz ; produits dérivés de Ganesh).
Dodo vers 4h00.
Lever 11h difficile. Nous faisons nos bagages et descendons
payer la note. Lauric se prend la tête avec le manager. Nous surfons sur Internet
et réservons l’hôtel pour ce soir. Après un café à l’hôtel, nous allons déjeuner
au restaurant chinois à côté. La nourriture est sans saveur. Nous marchons
ensuite sous le soleil de plomb jusqu’à la Porte des Indes en passant par
le centre ville que nous avons si souvent arpenté de jour comme de nuit. C’est
notre dernière journée à Bombay et nous allons sur le premier lieu que nous
avons visité le jouir de notre arrivée. Nous prenons quelques photos. Un Indien
vêtu comme un Sâdhu nous aborde et nous donne du sucre à manger, une ficelle
colorée qu’il nous passe au poigné, une fleur à mettre dans la poche et de
la poudre pigmentée en rouge qu’il nous colle sur le front entre les yeux.
En échange, il nous demande quelques dizaines de roupies. Quel attrape-couillon !
Nous rentrons à l’hôtel en taxi. Il est 15h30. Nous prenons des photos panoramiques
de Bombay du 12ème étage de l’hôtel, puis reprenons un taxi jusqu’à
l’aéroport domestique. Comme d’habitude, le taxi ne sait pas où aller et demande
son chemin aux passants. A l’embarquement, nous sommes surpris du nombre de
contrôles et surtout de la ponctualité de la compagnie Jet Airways qui nous
fait monter à bord 15 minutes avant le décollage. Dans l’avion, nous rencontrons
Anthony, un français en voyage d’affaire pour 3 jours. « Je vends des
switchs » nous dit-il, pour une entreprise de Valence. Le service est
impeccable et le repas moyen. Arrivés à Madras (ou Chennai), nous prenons
un taxi pendant une heure, jusqu’au MGM Beach Resort. Les villages que nous
traversons semblent bien plus développés que les quartiers de Bombay. Nous
voyons des rues propres, des supermarchés alimentaires, de beaux immeubles
de bureaux et des entrées de faculté dignes des universités américaines. Nous
ne voyons pas non plus d’Indiens dormant dans les rues. En arrivant à l’hôtel,
nous sommes surpris de payer moins que prévu (1000 Rs par personne), nous
nous installons dans une chambre très correcte et allons immédiatement sur
la plage de sable fin. Quel bonheur de se retrouver dans un lieu calme et
reposant, aux allures de « vacances ». L’hôtel ressemble à un Club
Med : maisons de deux étages éparpillées autour de la grande piscine,
transats, pelouses, terrain de beach volley. Nous allons dîner au bord de
la plage dans le restaurant de l’hôtel. On y sert des poissons frais sur un
étalage, des spécialités indiennes et chinoises, un buffet à volonté et des
grillades. Nous savourons cet instant, l’air de la mer est frais, le bruit
des vagues apaisant et les étoiles brillent dans le ciel. Bombay est déjà
bien loin. Nous rentrons nous coucher vers 23h00.
Lundi 21 juillet :
Lever 7h30 pour Lauric, de mauvais poil. Il prend un
bain dans la piscine et va petit-déjeuner au bord de la plage en intérieur.
Je me lève vers 9h et vais le rejoindre. Le petit-déjeuner est moyen :
beaucoup de plats indiens salés et la confiture a un goût de gelée synthétique.
Nous prenons nos serviettes de bain et allons nager dans la mer chaude et
agréable. Le courant est fort et les vagues hautes de 50 cm. Nous prenons
le soleil allongés sur le sable jusqu’à 12h30 et allons déjeuner. L’après-midi
nous lézardons au bord de la piscine entourée de palmiers, sur des transats.
Plusieurs corbeaux volent au-dessus de nos têtes, d’un arbre à l’autre. Nous
partons visiter les environs mais il n’y a rien, excepté le parc d’attraction
Dizzy World qui semble désert. Nous nous promenons un moment sur la plage,
croisant quelques indiens et des chiens errants. Lauric va courir et je me
pose sur le rivage, bercé par les vagues. Farniente et piscine jusqu’en début
de soirée. Nous décidons d’aller voir un film au cinéma et prenons un taxi
sous une pluie torrentielle. Finalement, face au choix très réduit des films (un
seul film américain « Charly’s Angel » que nous avons déjà
vu et six films Bollywood qui ne nous inspirent pas), nous préférons dîner
dans un bon restaurant à deux pas du cinéma. Nous sommes les seuls, dans un
grand jardin avec quelques tables couvertes, écoutant une douce musique démodée
(style Lambada). Une fine pluie tombe pendant le repas. Le serveur se protège
avec un immense parasol qu’il jette en arrière lorsqu’il nous sert les plats.
Nous rentrons à l’hôtel et regardons un peu la TV (Film américain sur HBO
ou défilés de mode sur Fashion TV et Trendz). Comme il n’y a pas grand chose
à faire, nous nous couchons tôt, vers 21h00.
Mardi 22 juillet :
Lever 7h pour Lauric. Il prend son petit-déjeuner seul
jusqu’à ce que des indiens viennent s’installer à un mètre de lui, alors que
toutes les autres tables sont vides. Les Indiens semblent rechercher la compagnie,
même d’un inconnu. Je me lève vers
10h00. Nos activités de la journée : piscine, plage et soleil. Quelques indiens
se baignent, habillés des pieds à la tête. Lauric retourne courir sur la plage
et vers 18h00, nous plions les bagages et marchons jusqu’à la East Coast Road
pour prendre un bus. Nous attendons avec des indiens puis montons dans un
bus déjà surpeuplé. Nous restons un moment debout puis trouvons une place
assise. Les Indiens nous observent d’un air étonné. Nous roulons une trentaine
de minutes jusqu’à Mamallapuram, traversant des villages aux habitations rudimentaires
(huttes en paille), des rizières, de grands champs en jachères et des cours
d’eau souvent asséchés. Le paysage est relativement plat et vert. Nous nous
installons au Lakshmi lodge pour 150 Rs (3€ pour deux). La chambre est simple
mais calme. Nous allons dîner au restaurant Santana au bord de la mer sous
un toit de paille décoré de jolis luminaires. Les tables sont posées sur le
sable frais. L’endroit est tranquille et le bruit du ressac de la mer devient
familier. De retour à l’hôtel, nous rencontrons une française et un anglais.
Lauric discute un moment avec eux et je vais me coucher. La chaleur humide
est suffocante, notamment due à l’étroitesse de la pièce et l’absence de ventilateur
que j’ai cassé par négligence. Sans bouger, nous transpirons à grosses gouttes.
Nous ouvrons les fenêtres, oubliant les moustiques et leur maladie pour respirer.
Dehors, il pleut fort.
Mercredi 23 juillet :
Lever 7h pour Lauric qui va faire une balade dans la
ville et prendre un café au restaurant Santana. Lever 8h pour moi, les yeux
pleins de colle ! Nous évoquons cette horrible nuit, les chants de prières
d’un moine et les proches hurlements à la mort d’un chien à l’aube. Nous nous
promettons de quitter l’hôtel au plus vite. Nous prenons un petit-déjeuner
au restaurant Santana (crêpes bananes et chocolat, citron et miel, café) et
louons des motos pour la journée à 900 Rs (550 Rs + 9 litres d’essence
à 350 Rs) soit 18 € à deux. Lauric choisit une Harvey Davison de 350 cm3 à
la direction qui tire un peu vers la droite et moi une 100 cm3 sans frein,
ou presque. Les motos sont très vieilles et il me faut au moins 30 mètres
pour m’arrêter à 50 km/h. Nous retournons à l’hôtel sur nos engins pour faire
le check-out et repartons immédiatement à travers la ville, les cheveux dans
le vent, libre de nos mouvements. Quel plaisir ! Nous roulons pendant
une bonne heure à travers la campagne jusqu’à Tirukkalikundram, après nous
être trompés de route, avoir calé ou noyé nos moteurs plusieurs fois et pris
quelques photos des paysans. Spontanément, les Indiens m’aide à réparer mon
moteur voyant que je suis en panne. Nous arrivons finalement à Tirukkalikundram
sous une chaleur écrasante et garons nos motos. Cette ville est un lieu important
de pèlerinage. Nous visitons le grand temple et participons aux rituels et
donations avec d’autres Indiens. Un moine nous fait visiter les différents
temples, chacun dédié à une divinité :
Shiva, Vishnu, Parvati… Dans un temple, autour du cœur central où se
trouve l’idole, un mince filet de lumière forme un rideau, contrastant avec
l’obscurité des lieux. La lumière semble prendre forme, elle devient visible
à l’œil nu. Le phénomène ajoute du surnaturel au lieu sacré. En sortant, Lauric
distribue les stylos aux enfants. Nous allons ensuite déjeuner un Thalis dans
un boui-boui (riz, lentilles, légumes et sauces sur une feuille de bananier).
La coutume veut que l’on mange avec la main droite en mélangeant les ingrédients.
C’est bon mais risqué pour nos estomacs. Nous continuons la visite de la ville
sous la chaleur et gravissons les 550 marches raides du « mont des aigles
sacrés » jusqu’au célèbre temple Vedagirishvara, haut lieu de pèlerinage
populaire. Il est fermé mais nous pouvons admirer la vue sur la ville et toute
la plaine. La légende dit que deux aigles sacrés ont visité ce lieu à 12h
sur leur chemin entre Benares et Rameswaram. Nous rencontrons deux français
sur le mont puis rentrons à Mamallapuram (20 km). Nous visitons quelques temples
disséminés dans la ville : Shore temple de l’art Pallava du VIIe siècle ;
Mahishamardini Mandapam, une grotte creusée dans un énorme rocher en forme
d’éléphant dans laquelle se trouvent de jolies sculptures de Durga et Vishnu.
Les colonnes taillées sonnent chacune un son différent quand on les frappe
avec le poing. Elles auraient servi à jouer de la musique lors de cérémonies.
Nous allons également voir les temples Five Rathas creusés dans la roche
et dédiés à Durga, Shiva, Vishnu… Nous traversons plusieurs rues très bruyantes,
remplies de tailleurs de pierre en plein travail. Les innombrables sculptures
de toute formes s’entassent sur les trottoirs. Nous décidons de rester la
nuit ici et allons à l’hôtel Sea Breeze. Nous rendons nos motos et savourons
un bain relaxant dans la piscine de l’hôtel. Nous rencontrons Romain et son
amie juste avant que la pluie ne s’abatte de nouveau sur la ville, comme tous
les soirs. Nous leur fixons un rendez-vous pour dîner et allons faire une
sieste dans la chambre. A 19h00, nous les retrouvons au restaurant Moonraker
où nous dégustons d’excellentes langoustes. Nous passons un agréable moment
à discuter et échanger nos expériences en Inde et poursuivons la soirée dans
leur chambre. L’hôtel presque vide est tenu par un artiste. Des sculptures
décorent le jardin, entre les plantes exotiques et les palmiers. Nous écoutons
de la musique occidentale puis rentrons nous coucher vers 23h00, bien fatigués
par cette journée.
Jeudi 24 juillet :
Lever 9h00. Lauric annonce : « ça est, j’ai
la chiasse ». Nous prenons un petit-déjeuner au restaurant Santana (crêpes
et café) et restons au bord de la piscine de l’hôtel. A midi, nous déjeunons
léger (riz blanc) car je commence aussi à être malade, certainement à cause
du Thalis de Tirukkalikundram. Lauric a également un torticoli. Nous restons
encore quelques heures à la piscine puis rejoignons vers 16h l’arrêt des bus
en centre-ville. J’achète une cassette audio d’un célèbre chanteur et acteur
indien dans une petite boutique tenue par deux charmantes indiennes. Nous
échangeons des sourires et nos adresses. Je leur demande de les photographier
mais elles refusent, confuses et intimidées. Nous prenons un rickshaw pour
rejoindre la gare centrale des bus, espérant trouver plus facilement une place
libre. Nous attendons une vingtaine de minutes, regardant partir les bus dans
la boue. Une vendeuse à la sauvette, très énervée, vocifère contre un indien.
Sa forte voix débite un flot continu d’injures et l’indien finit par s’en
aller, faute de pouvoir lui rétorquer. Notre bus arrive, déjà bondé d’indiens.
Nous montons à bord, calons nos sacs à l’avant et quittons la ville, direction
Pondicherry (39 Rs à deux). Nous finissons par nous asseoir au bout d’un quart
d’heure et admirons le paysage qui défile sous nos yeux : palmiers, huttes
de paille et petites maisons charmantes, rizières. Il nous semble que ce spectacle
se retrouve partout en Inde. Le bus fonce à travers la campagne, klaxonnant
souvent pour alerter les autres véhicules de son approche. Même si la règle
veut que les véhicules les plus gros aient la priorité, nous ne sommes pas
rassurés en voyant les vaches traverser nonchalamment la route ou les indiens
un peu distraits. Parfois nous croisons des cyclomoteurs chargés d’innombrables
récipients en métal retenus par un filet, tels d’énormes boules de métal en
équilibre sur deux roues. Mon estomac commence à faire un peu mal mais la
route est agréable. Nous entrons dans Pondicherry et ses embouteillages à
la nuit tombée. Les rues sont en pleine effervescence, des foules d’indiens
traversent les carrefours ou s’affairent sur les bas-côtés. Nous prenons un
rickshaw jusqu’au Park Guest House. Sur place, nous apprenons que les lieux
appartiennent à l’Ashram Sri Aurobindo : couvre-feu à 22h00. Le réceptionniste
m’explique avec conviction que la présence du guru « The Mother »
est toujours ressentie par les adeptes, bien que morte depuis 1973 (à l’âge
de 97 ans). Nous montons péniblement dans notre chambre, épuisés par la maladie
et la fin du voyage en bus. Nous tenons à peine sur nos jambes. Par nécessité,
nous nous traînons jusqu’à un restaurant proche du Guest House. Je n’ai presque
plus d’appétit. Dodo vers 22h00, avec la fièvre et les maux d’estomac. La
nuit va être dure, très dure !…
Vendredi 25 juillet :
Lever 8h30. La fièvre, les toussotements et la diarrhée
ont perturbé ma nuit. La pratique du Reiki a cependant calmé mes douleurs
et j’ai pu dormir un peu. Lauric, quant à lui, a été gêné dès 6h par les hurlements
de chiens, le bruit des vagues sur le proche rivage et les chants lancinants
d’un moine. Nous prenons un petit-déjeuner très léger au restaurant du Guest
House et visitons toute la matinée la ville blanche, historiquement habitée
par les Français. Pondicherry fut annexée par les Français dès 1673, plusieurs
fois perdue aux Anglais et reconquise en 1814 jusqu’en 1954, six années après
l’Indépendance de l’Inde. Les habitations sur le bord de côte sont de magnifiques
bâtisses coloniales à deux étages. Les larges rues arborées sont calmes :
voitures et rickshaw se font rares et les passants ne semblent nullement pressés.
Il règne une douceur de vivre qui facilite notre convalescence du moment.
Nous visitons l’Ashram Sri Aurobindo établi en 1926 où sont enterrés le fondateur
Sri Aurobindo et son successeur spirituel, une française appelée The Mother.
Dans un silence religieux, les adeptes prient, agenouillés autour de la tombe
couverte de fleurs. Sur la route, nous entrons dans quelques magasins d’encens,
de papiers et d’artisanat divers fabriqués par l’Ashram Sri Aurobindo. L’entreprise
est prospère… Nous déjeunons sur la terrasse du restaurant Rendez-vous, sous
l’immense toit de palmes, écoutant une douce musique jazz. Les plats français
sont excellents. Je me sens déjà beaucoup mieux. Nous poursuivons la visite
de la ville blanche, puis de la ville noire en nous éloignant du bord de mer.
Le contraste est frappant : les immeubles de construction récente sont
délabrés et les rues bruyantes. Nous passons au cinéma nous renseigner pour
les horaires du film Terminator 3 qui sort en salle aujourd’hui. A l’entrée,
une grande affiche entièrement peinte représente « Arnold », marchant
devant une voiture en feu. Son visage peu ressemblant dépasse le cadre du
panneau publicitaire. Sur le bord gauche est fixé un petit écriteau : « Arnold ».
On devine bien qu’il s’agit de Schwarzeneger ! La cour du cinéma est
remplie d’indiens qui s’amassent à l’entrée pour la séance de 15h00. D’innombrables
bicyclettes et motos sont méthodiquement rangées au centre. Nous poursuivons
un moment notre marche dans la ville puis prenons un rickshaw jusqu’à l’hôtel.
Après une sieste, nous retournons en rickshaw au cinéma pour la séance de
19h00. Nous faisons la queue, dans un couloir étroit qui mène au guichet.
D’autres indiens attendent patiemment avec nous. Soudain, à l’ouverture du
guichet, une vingtaine d’indiens venant de tous côtés se précipitent dans
le couloir, nous bousculent et s’agglutinent devant le vendeur. Deux mètres
cube de chair humaine se compactent instantanément sous nos yeux. Nous croyons
voir des enfants singes luttant et se glissant entre les corps pour atteindre
un téton mammaire. Nous partons, écœurés par leur absence totale de discipline
et de savoir-vivre et patientons dans un restaurant à proximité. A notre retour,
nous achetons sans encombre notre place et entrons enfin dans la salle comble.
Le film en anglais commence. Dès les premières scènes, à l’arrivée d’Arnold
et du cyborg féminin nus, les indiens exultent de joie en sifflant ou criant.
Pendant la projection, la salle applaudit chaque scène où Arnold sauve la
situation in extremis. Cet engouement pour l’acteur américain et la participation
du public nous fait sourire. A l’entracte, de rudimentaires diapositives de
publicité sont projetées sur l’écran, sur une douce musique. Deux minutes
avant la fin du film, les indiens se lèvent et s’en vont ou ils restent à
regarder debout, gênant ainsi la vue à ceux de derrière. Ce comportement surprenant
nous oblige à nous lever et changer de place pour voir la fin du film. Nous
pensons un court instant que les indiens ont tous le don d’anticipation et
qu’ils connaissent donc déjà la fin. En fait, il s’agit d’éviter l’affluence
à la sortie du cinéma. Nous prenons un verre dans un restaurant où dînent
des français : une femme qui voyage d’ashram en ashram depuis trois mois,
un jeune homme qui prend des cours de Yoga et se soigne aux médicaments ayurvédiques
(poudre marron et pillules colorées), un couple dont le mari enseignant est
muté en Allemagne dès la rentrée et une dame. Nous discutons un moment avec
eux et rentrons au Guest House avant le couvre-feu de 22h30. Dodo 23h00. Lauric
est de nouveau malade et je vais mieux.
Samedi 26 juillet :
Lever 8h00. Petit-déjeuner au restaurant du Guest House
et rickshaw jusqu’à Auroville, située à 15 kms au nord de Pondicherry. Créée
en 1968 par The Mother, Auroville est une communauté de 1500 résidents (2/3
d’étrangers) installés dans de petits hameaux disséminés dans la campagne
sur plus de 20 kms. Aux mots de la fondatrice, Auroville est « une expérience
de vie internationale où les gens peuvent vivre en paix et dans l’harmonie
par delà les croyances, les politiques et les nationalités ». Le projet
« Galaxy » consiste à construire une ville en étoile composée de
quatre zones distinctes (culturelle, internationale, industrielle et résidentielle)
reliées entre elles par des « couloirs » verts. Des parcs y seront
également aménagés. Au centre de la ville, se trouve déjà construit le Matrimandir,
monumentale sphère recouverte de disques en or et entourée d’une immense arène
aux courbes asymétriques. The Mother appelait ce lieu : l’« âme »
de la ville. La ville sera ensuite entourée de forêts et de fermes. Je récupère
un prospectus au centre d’accueil pour mieux comprendre la finalité d’un tel
projet et le lis en déambulant dans la galerie marchande destinées aux
touristes : « Auroville a pour but d’accélérer l’avènement d’une Réalité
Supramentale sur Terre (…) Auroville veut être la première réalisation
de l’unité humaine basée sur l’enseignement de Sri Aurobindo, où les hommes
de tous les pays peuvent trouver un foyer ». Je retourne au centre d’accueil
et consulte le livre d’or, mémoire des précédents visiteurs. Les avis sont
très souvent critiques : « nous avons constaté que l’esprit de fraternité
et d’égalité qui est soi-disant le fondement de votre communauté, n’est pas
si bien respecté : les indiens sont les seuls à travailler sur les routes
et dans les champs, tandis que les blancs se baladent à moto ou prennent des
verres dans les bars » ou encore « les plages de repos réservées
à la communauté sont divisées en deux pour séparer les indiens des blancs ».
Il nous semble que les étrangers ont trouvé ici un refuge bien confortable
en exploitant les ressources indiennes et les subventions des organismes internationaux
(UNESCO…). Nous pensons à une farce et rentrons déçus à Pondicherry. Lauric
a de nouveau des douleurs à l’estomac. Sur les recommandations du guide Lonely
planet, nous allons à la clinique du docteur Nallam, décidé à en finir avec
ses amibes persistants. Après une dizaine de minutes d’attente en compagnie
d’autres indiens souffrants, Lauric est reçu par le docteur. « C’est
le cadeau de bienvenue de l’Inde » s’écrit-t-il à Lauric, un léger sourire
en coin. Lauric paye la consultation 100 Rs (2 €). En sortant, nous trouvons
une petite pharmacie où sont exposées quelques photos du docteur serrant la
main au Président Jacques Chirac ou devant la tour de Pise. En français très
correct, le vendeur nous fait l’éloge de son frère qui a suivi des études
de spécialisation en France. Nous retournons dans la ville blanche au restaurant
« Rendez-vous » et dégustons d’excellentes brochettes de poulets,
en écoutant une douce musique jazz. Après le déjeuner, nous flânons dans les
rues, rencontrant quelques indiens francophones qui nous saluent en souriant.
Nous faisons quelques achats (livres pour enfants narrant les aventures de
Ganesh, Bouddha et Durga et autocollants de Ganesh) et visitons l’Eglise de
Notre Mère l’Immaculée Conception construite en 1791 au style médiéval. De
retour dans les rues animées de la ville noire, une musique étrange et lancinante
nous attire dans un temple Hindou. De puissants haut-parleurs amplifient la
musique aux quatre entrées du temple. Des chants et des percussions s’ajoutent
harmonieusement à la mélodie. Les toits de forme pyramidale (sikhara) sont
ornés de décorations complexes et de personnages aux couleurs vives. A l’intérieur,
femmes et hommes sont séparés par la chambre centrale où s’affairent trois
moines autour des idoles en pierre noire. Nous assistons à la cérémonie qui
consiste à offrir aux divinités les 4 éléments : air, terre (fleur),
eau et feu ; puis rentrons à l’hôtel en rickshaw pour nous reposer un
peu. Vers 20h, nous allons nous renseigner à la gare ferroviaire et apprenons
que l’unique train pour Thanjavur part de nuit à 1h30 ! La question du
transport ne pose plus : ce sera le bus, encore une fois. En cherchant
un restaurant, nous croisons des français au fort accent du Sud-Est. Ils appartiennent
tous au même club de yoga et sont venus en Inde pour suivre l’enseignement
d’un maître Yogi dans le nord. Le plus âgé nous conseille de visiter le temple
de Chidambaram, à mi-chemin entre Pondicherry et Thanjavur. Nous les remercions
et allons dîner sur la terrasse du restaurant « Le Club » tenu par
un cuisinier français. Dans le menu, les plats familiers nous font saliver
: entrecôte au roquefort, chateaubriand. Quelle déception lorsque le serveur
nous apprend qu’aucun n’est disponible, à l’exception du poisson grillé au
riz blanc. La soirée s’achève par une balade sur la bord de mer. Des enfants
jouent tandis que les indiens sirotent leur bière en regardant les passants.
Nous rentrons avant le couvre-feu au Guest House, avec un couple de français
rencontré à Auroville. Nous nous endormons vers 23h00, bercés par les vagues.
Dimanche 27 juillet :
Lever 9h00. Petit-déjeuner au Guest House puis check-out.
Nous montons dans un rickshaw non motorisé. Le jeune conducteur peine à nous
tracter avec nos sacs jusqu’à la gare routière. Nous lui laissons un généreux
pourboire et entrons dans la cohue de la gare où circulent en tous sens vendeurs,
passagers, autobus et rickshaws. Nous trouvons rapidement un bus vide pour
Chidambaram et nous y installons confortablement. En quittant la ville, le
vendeur de tickets insère un disque laser dans le lecteur VCD (remake indien
du film Mystery de Stephen King). Le son est tellement fort, distordu et aigu
que les deux heures de route se transforment en torture, à la limite du supportable.
Arrivés à Chidambaram sous une chaleur torride, nous assiégeons le meilleur
hôtel de la ville (Saradharam Hotel) en face de la gare des bus. La chambre
est correcte et le prix modique (340 Rs soit 7 € à deux). Nous déjeunons
dans la pizzeria de l’hôtel et rencontrons deux charmantes italiennes en mission
pour une ONG basée en pleine campagne
à une heure de Thanjavur. Avant de partir, elles nous proposent de venir les
visiter et nous échangeons nos téléphones. Nous prenons un rickshaw et roulons
sur une route défoncée pendant 15 kms jusqu’à Pichavaram, point de départ
pour des excursions en bateau sur l’embouchure du fleuve Cauvery. Nous réservons
une barque au centre d’accueil et attendons notre tour au bord du fleuve en
compagnie d’autres Indiens en vacances, contemplant les jolis bateaux de pêcheurs
à voile triangulaire. Au loin, se dessine l’immense forêt de mangroves qui
semble flotter sur l’eau. De nombreuses barques accostent le ponton d’embarcation
où se bousculent familles et touristes, puis repartent tranquillement à la
rame sur le bras du fleuve en direction des mangroves. Un indien crie dans
notre direction un numéro de barque : c’est notre tour. Nous nous faufilons
à travers les indiens agglutinés sur le ponton puis sautons dans la barque,
maintenue à quai par le rameur, un sexagénaire au corps mince et sec. Il semble
épuisé mais résigné à poursuivre son monotone circuit. Il jette un regard
sur le papier que je lui tend puis sans dire un mot, reprend sa lente course.
Parfois, lorsque la barque est freinée par la vase, il range soigneusement
ses rames, fait un pli à son pantalon puis passe par dessus bord pour pousser
l’embarcation. Nous naviguons une heure à travers l’apaisante forêt de mangroves,
dont les arbres ont fixé leurs fortes racines à travers la baie, permettant
de retenir les boues et limons. Nous retrouvons le conducteur de rickshaw
et repartons sur la route cahoteuse. De nombreuses petites filles nous sourient
et nous saluent à notre passage. Les villages et habitations sont très rudimentaires.
Il règne une ambiance de simplicité poussée à l’extrême : huttes de paille,
grand-père méditant assis, enfants jouant à la roue, maman s’occupant des
travaux ménagers, papa bricolant ou glandant avec les copains. Nous croisons
un cortège funéraire. Le défunt est porté à dos d’hommes et quelques indiens
jouent des percussions. Nous rentrons à l’hôtel vers 18h pour nous reposer un peu, puis
sortons visiter la ville de Chidambaram, visiblement en pleine festivité.
Près de l’hôtel, nous entrons dans un temple en pleine cérémonie. Les pèlerins
affluent vers la chambre centrale, tandis que les vendeurs d’offrandes s’agitent
pour attirer notre regard vers leurs grossiers moulages de mains et de pieds
peints. Pour la première fois dans un temple Hindou, nous ne nous sentons
pas très à l’aise. Les regards sont plus méfiants et fuyants. Nous quittons
ce temple et marchons jusqu’au grand temple Nataraja couvrant une superficie
de 22 hectares. Les gigantesques portes d’entrée, d’une hauteur de 50 mètres,
sont décorées des 108 danses de Shiva. Nous pénétrons au cœur du temple après
avoir payé l’offrande « obligatoire » aux moines. Ces derniers recourent
à une ruse originale pour obtenir d’importantes sommes : ils écrivent
sur un cahier des noms d’étrangers fictifs accompagnés de sommes exorbitantes (100, 200 Rs) puis ils nous prient avec un
large sourire d’écrire le nôtre à la suite, avec le montant de notre offrande.
Nous trouvons également le jeu amusant et écrivons le nom de comédiens français
(« Alain Delon », « Jean Gabin ») suivi des 5 Rs conventionnels
en guise d’offrande. Ils n’ont plus l’air aussi amusé que nous ! Nous
traversons les longs couloirs aux imposantes colonnes magnifiquement sculptées
et rejoignons des croyants agglutinés tantôt face à l’entrée d’un temple dédié
à une divinité, tantôt face à une autre. Il règne une ambiance à la fois méditative
et d’excitation. L’encens partout présent embaume les lieux, rendant aussi
moins discernables les prêtres au fond du temple. Face aux idoles, ils procèdent
aux offrandes des quatre éléments (terre, air, eau, feu). Une musique forte
et rythmée scande les mantras chantés. Les indiens joignent leurs mains au-dessus
de la tête, l’extrémité vers le haut. Puis la musique s’accélère, le feu est
attisé. La cérémonie atteint un paroxysme de bruits et lumières quand soudain,
un moine tire le rideau pour signifier la fin. Nous terminons notre tour de
temple jusqu’au tank et rentrons à l’hôtel pour dîner. Vers 23h00, nous nous
endormons, écoutant au loin les explosions de pétards et les coups de feu.
Lundi 28 juillet :
Lever 9h pour Lauric et 10h pour moi. Je retrouve Lauric pour le petit-déjeuner au restaurant de l’hôtel (pain toasté et thé, comme d’habitude). Nous partons revisiter le temple Nataraja pour prendre quelques photos de jour. Sur le chemin, nous rencontrons une foule d’indiens en pleine fête. Les vendeurs d’offrandes bordent la rue où défilent en musique les pèlerins et les chars décorés de fleurs. Dans la procession, des indiens portent une cage circulaire maintenue par une cinquantaine de tiges métalliques qui pénètrent leur peau au niveau du torse et du dos. A l’extrémité des tiges se trouvent des fleurs et des croissants de lune en métal ou des plumes de paon. Un cadre en forme d’étoile représentant une divinité surmonte l’étrange parure ornée de guirlandes de fleurs. La douleur crispe parfois leur visage. Derrière eux, s’avance un char tout aussi effrayant. Un indien est suspendu à deux mètres du sol sous un long mat horizontal. Une quinzaine de crochets sont plantés dans son dos et ses jambes. La peau tendue semble être sur le point de se déchirer. Les mains jointes contre la poitrine, le regard inexpressif, il plane au-dessus de la foule. Un pincement au cœur, nous poursuivons notre route jusqu’au temple, sous un soleil de plomb. A l’entrée, nous ôtons à regret nos chaussures car les dalles sont brûlantes. Nous sautillons sur la pointe des pieds, cherchant les zones d’ombre le long des murs. A l’intérieur règne toujours une ambiance de fête et de prières. Un moine nous accompagne, faisant office de guide à travers les temples. Avant de le quitter, il nous demande une pièce d’un euro pour sa collection personnelle. Nous sortons du temple et croisons un attroupement de personnes assises face à une petite tribune. Ils attendent le discours d’un guru. Nous rentrons à l’hôtel, prenons quelques photos de la ville du haut du toit et récupérons nos bagages. Nous marchons jusqu’à la gare des bus (déplacée près du temple en raison du festival). Nous savons que nous ratons le spectacle des « marcheurs sur le feu » cette après-midi, mais n’avons pas le courage d’attendre quatre heures et risquer d’arriver en pleine nuit à Thanjavur. Après 15 minutes d’attente sur le bord de la route embouteillée par plusieurs rangées de bus, nous quittons la ville vers 14h. Il nous faudra 5 heures pour parcourir les 100 kms qui mènent à Thanjavur : 2 crevaisons avec 2 bus différents, le premier ayant été abandonné par les passagers, le second finalement réparé sur place après une longue attente. Dans le petit bourg où nous faisons une halte forcée, je m’amuse avec de petites filles indiennes qui sont intriguées par ma présence, elles s’avancent lentement sur le perron, à proximité de leur mère, puis s’enfuient en riant chaque fois que je me tourne vers elles. Je réussis néanmoins à me faire prendre en photo avec quelques unes et leur mère. Il fait très chaud et nous buvons constamment. Nous traversons des rivières de sable, sans eau ! Le spectacle est navrant. Les conducteurs de bus sont fous : ils doublent dans les virages, sans visibilité mais usant sans cesse du klaxon. Nous manquons souvent de heurter les motocyclistes ou cyclistes que nous dépassons et retenons notre souffle lorsque en plein virage, nous voyons face à nous déraper un bus sur trois roues pour nous éviter !… La loi du plus gros véhicule est de rigueur. A bord, Lauric rencontre un pasteur et sa femme. Ils nous invitent à passer quelques jours chez eux à Mysore. Nous arrivons finalement à Thanjavur et prenons un rickshaw jusqu’à l’hôtel Oriental Tower considéré comme le « palace » de la ville pour 500 Rs (10 € à deux). Nous demandons à la réception de nous ouvrir l’accès de la piscine au 7ème étage (110 Rs) pour nous relaxer et savourer le calme de la nuit. Nous dînons à l’hôtel, en terrasse. Sous l’effet d’une irrésistible envie de fruits, nous demandons aux serveurs un ananas entier. Intrigués, ils nous observent le découper. Nous nous couchons ensuite vers 23h.
Mardi
29 juillet :
Lever 9h. Piscine. Lauric est déjà descendu prendre son petit-déjeuner et me donne rendez-vous à la réception. Je m’y rend mais il est introuvable. J’attend une demi-heure dans la chambre mais toujours personne. Je quitte l’hôtel et me rend à pied jusqu’au temple Brihadishwara. La chaleur est assommante. A l’entrée de la seconde enceinte intérieure du temple, un éléphant grignote une noix de coco. Pour 1 Rs, il bénit les passants en posant délicatement sa trompe sur leur nuque. Il peut également faire le beau pour la photo. Je rencontre Joseph, un français d’une quarantaine d’année. Nous discutons un moment ensemble, poursuivant la visite. Il me raconte ses deux jours de fête dans un village de pêcheurs. Le matin du premier jour, me dit-il, les indiens préparent les maisons, ils nettoient les pièces et les décorent avec des fleurs. L’après-midi, ils descendent dans les rues et défilent avec les chars, dans une ambiance de fête. Certains indiens, comme nous l’avons vu à Chidambaram, ont des crochets et des piques dans la peau. Le soir, la fête dérive en orgie, des danseuses ou prostituées (par tradition le système de caste confond les deux) simulent l’acte sexuel sur une musique lancinante. Les indiens les regardent en mangeant ou s’absentent avec certaines jusqu’à 5 heures du matin. Le deuxième jour, les indiens s’aspergent d’eau et de poudres multicolores. Joseph interprète ce curieux rituel comme un symbole de purification : l’eau servant à se laver des pêchés commis la veille. Je rentre à l’hôtel et retrouve Lauric, un peu contrarié par ma disparition. La tête me tourne tant la chaleur est accablante. Je fais un courte sieste pour récupérer mes esprits. Après le déjeuner, nous faisons une autre sieste en attendant que la température baisse un peu puis prenons un rickshaw jusqu’au temple Brihadishwara. Ce temple, dédié à Shiva, fut construit en 1010 à l’époque de la dynastie Chola. Une imposante tour en forme de pyramide de 66 mètres de haut surplombe la chambre centrale. Un taureau blanc (gardien de Shiva appelé Nandi) de 6 mètres de long et 25 tonnes est allongé devant le temple, le regard fixé vers la chambre centrale. Nous admirons les magnifiques sculptures et bas-reliefs à l’extérieur des temples, représentant les danses de Shiva. Lauric participe religieusement à l’offrande en déposant une petite bougie aux pieds d’une statue noire et graisseuse. Nous restons un moment dans les galeries qui longent les murs de l’enceinte, protégés du soleil. 250 lingams (symbole phallique de Shiva) y sont disséminés. En quittant le temple, nous rencontrons une française et une allemande qui visitent le sud de l’Inde en taxi pendant 15 jours. Nous discutons un moment puis partons en rickshaw au Palais Thanjavur dans la vieille ville. A l’entrée du Palais, nous visitons un magasin pour touristes où sont exposés de magnifiques tapis en soie brodés à la main par des familles de Cashmere. La finesse des motifs et la brillance du tissu sont remarquables, tout autant que le prix : 2500 US$. Nous déambulons dans les rues voisines et provoquons un attroupement d’enfants en donnant à l’un d’eux un stylo. Nous vidons d’un coup notre réserve de stylos, dans les cris et les bousculades. Nous rentrons à l’hôtel vers 18h après avoir vainement sollicité l’aide de l’office du tourisme et de la poste pour localiser la ville de Tiruvarur où vivent les deux italiennes rencontrées à Chidambaram. Lauric me fait part de ses inquiétudes concernant sa constipation qui dure depuis 3 jours. Nous rigolons en imaginant le cataclysme à venir lorsqu’il libèrera tout ! Nous prenons ensuite à tour de rôle un massage ayurvédique où tout le corps à l’exception de la tête et des parties intimes est recouvert d’une huile à base de plantes médicinales très odorante. L’Ayurveda ou « science pour une longue vie » est un ancien système qui utilise les herbes et huiles pour traiter les maladies. Le fondement de la philosophie ayurvédique est la croyance que nous possédons tous trois « doshas » ou humeurs : vataam (vent ou air), pitam (bile) et kapham (flegme). La maladie est le résultat d’un déséquilibre de ces trois humeurs. L’Ayurveda vise ainsi à rétablir cet équilibre à travers deux méthodes : panchakarama (purification intérieure) et snehana (massage). Après l’énergique mais très relaxant massage, nous dînons au restaurant de l’hôtel. Les serveurs nous suggèrent un ananas entier à la fin du repas, que nous acceptons. Nous appelons les italiennes pour fixer l’heure de rendez-vous à Tiruvarur et sur les conseils du routard, nous prenons un verre de VSOV au bar de l’hôtel, presque désert. Un peu dépités, nous montons nous coucher vers 23h et somnolons devant le film « The Beast » sur HBO.
Mercredi
30 juillet :
Lever 8h. Petit-déjeuner à l’hôtel puis check-out. Nous achetons de nouveaux stylos et nous renseignons à la gare pour Bangalore. Nous récupérons ensuite nos bagages et partons en rickshaw jusqu’à la gare centrale des bus. A 12h, nous montons dans le bus en direction de Tiruvarur. A bord, je m’installe à côté d’un indien. Je lui découvre un sixième doigt de 3 cm de long. Nous roulons deux heures à travers la campagne pour parcourir 55 kms. Arrivés à Tiruvarur, Moura, Chiara et une indienne nous attendent sur le quai de la gare routière. Elles nous réservent un accueil chaleureux qui nous touche profondément. Elles nous sourient sans cesse et nous regardent comme de vieux amis. Nous prenons conscience de leur isolement, dans cette petite ville perdue en pleine campagne. Sous la pluie, nous rejoignons la jeep stationnée à proximité dans la boue, où attendent le chauffeur et une autre indien de l’association humanitaire. Nous roulons jusqu’à l’hôtel Royal Park et montons nos bagages dans la chambre (570 Rs soit 12 € à deux). Nous déjeunons ensuite dans le très sombre restaurant de l’hôtel, en sous-sol. Les italiennes nous exposent leur projet et leur vie au quotidien. Nous retournons à la jeep et roulons un long moment à travers la campagne très cultivée. Les rizières s’étendent de chaque côté de la route. Nous traversons quelques villages de huttes.